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Réserve Citoyenne

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Réserve Citoyenne du Gouverneur militaire de Paris


La mort en face.

Publié par Réserve Citoyenne Armée de Terre IDF sur 26 Novembre 2016, 16:01pm

Catégories : #Mémoire

Le commandant Jean Cornuault.

Le commandant Jean Cornuault.

Jean Cornuault s’est éteint le 9 janvier 2016 au Vietnam, dans cette contrée qu’il adorait, dont il continuait à étudier la langue qu’il trouvait merveilleuse. Un pays où il était « mort » une première fois, 65 ans auparavant…

 

Peu savent son parcours dans les FFI, dès l’âge de 17 ans et sa participation, décrite dans les notices, à la libération de Saumur et de la poche de Saint-Nazaire (1). On retient surtout son histoire indélébile avec les terres et la culture indochinoises où il effectue son premier séjour dès 1946 et déjà dans les troupes aéroportées.

 

Après son intégration à l’ESMIA à Coëtquidan en 1947 (promotion "Nouveau bahut"), il rejoint de nouveau l’Indochine à l’été 1949 et une affectation de chef de section à la 3e compagnie du 1er BEP, lequel s’est établi à Hải Phòng quelques mois plus tôt. Cornuault, décrit par Pierre Sergent comme le « plus jeune officier bataillon », c’était « le cauchemar de son capitaine. Saint-Etienne, en pleine opération, se demandait souvent où se trouvait le chef de la 2e section, qui semait ses légionnaires derrière lui, comme le Petit Poucet. Mais ses hommes l’adorait, tant il avait de charme. Ils le suivaient partout, et c’était immanquablement chez les Viets » (2).

 

De cet officier facétieux, Sergent raconte encore : « Cornuault coupa enfin les gaz. Le repas pouvait commencer. (…) Cet animal de Cornuault n’avait-il pas inventé d’arriver en motocyclette dans la salle à manger de Gia Lam. Il faut préciser qu’il avait le plus grand mal à rouler en voiture, aucune assurance ne voulant consentir à couvrir les risques qu’il prenait. Il semblait inconscient, même à tous ces hommes qui l’étaient déjà passablement » (3).

 

Jean Cornuault, devenu le « juge-para », selon l’expression du ministre de la Justice Jean Lecanuet, était l’un des fondateurs d’un groupe informel, dont la seule évocation du nom pouvait susciter la jalousie : « les Paras du Palais ». C’est là que je l’ai connu, au début des années 2000. Un regard curieux et enjôleur, une tenue toujours impeccable, le cheveu très court et le sourcil taillé. Une vivacité physique et d’esprit qui nous bluffait. Fondateur du groupe, Jean en était aussi le pilier et le héros.

 

Un héros taiseux, modeste, qui n’aimait pas beaucoup parler de lui. Mangeant peu, ne buvant pas, il était néanmoins satisfait de trouver des « jeunes » pour leur conter ses voyages au Vietnam et aussi parler le Russe avec notre unique adhérente, parachutiste confirmée, qui avait naguère occupé un poste à Kiev.

 

Il faut dire que Jean avait terminé sa carrière militaire à Moscou, comme attaché militaire de l’Ambassade de France. Il en avait profité pour perfectionner son Russe et achever sa licence en droit.

 

Aussi, quand quelques années plus tard, devenu juge d’instruction – et par le hasard d’un échange de permanence impromptu avec un de ses collègues – il est dépêché sur les lieux du crash du Tupolev 144, en plein meeting du salon du Bourget, il peut difficilement dissimuler sa gêne devant les « autorités soviétiques » qui s’agacent de sa présence. Amusé, Jean nous racontait : « J’aurai pu tenter de leur expliquer que c’était par un pur hasard que, seul magistrat instructeur parlant russe et ancien officier en poste à Moscou, je me retrouvais chargé de cette affaire. Mais à quoi bon ? Ils ne m’auraient jamais cru ! ».

 

Tous, nous connaissions le récit de ce que Jean avait enduré en Indochine, et qui appartient à l’Histoire. La sanglante bataille de la RC 4 en octobre 1950, ses deux blessures sur le Na Kheo au sud de Dong Khé, le désastre de la cuvette de Coc Xa (Louis Stien parlera d’holocauste (4)), où tous les commandants de compagnie sont tués (Jean retournera à Coc Xa à une ou deux reprises). C’est la fin du BEP, la grande marche pour les survivants, puis quatre longues années de détention au camp n°1, ponctuées de nombreux déplacement et de brimades en tout genre.

 

Avec son camarade Louis Stien, notamment, il tentera de s’évader en mai 1951, dans des conditions qu’on imagine impossibles, mais toujours avec la même audace. Stien raconte ainsi que Cornuault, placé en tête du groupe d’évasion et tombant en pleine nuit nez à nez avec une compagnie viet sur l’étroite piste, décide de « bluffer », les bodois qu’ils croisent en remontant toute la file côte à côte…

 

Dans un des rares témoignages qu’il a laissé – resté anonyme et modestement signé d’« un des lieutenants du 1er BEP » – Jean raconte un épisode sa détention (5). Repris après son évasion, il est mis « aux buffles » où il est attaché jour et nuit. Une nuit, il est réveillé par des hommes armés : « Je suis sorti de la maison, tenu en laisse, deux ou trois pistolets-mitrailleurs dans le dos. J’ai conservé dans ma mémoire le souvenir de la ligne de collines visible dans l’obscurité et celui, aussi précis, de mes pensées, réduites à une seule : cette fois, ça y est. J’étais parfaitement calme et détendu, attendant la rafale. Ce jour-là j’ai vu la Mort et depuis je "fais du rab". (C’est assez dire que dans la suite de ma carrière, décorations, avancement et opinions des diverses hiérarchies sur mon compte ne m’ont jamais beaucoup préoccupé). La rafale n’est pas venue. Il s’agissait en fait d’un interrogatoire par le chef de camp sur la préparation et le déroulement de mon évasion, interrogatoire qu’il avait fait précéder d’une petite mise en scène destinée sans doute à me mettre en condition… ».

 

Bien plus tard, alors qu’il procède à une audition dans son cabinet d’instruction, le « Juge-para » balaie d’un revers de la main les menaces de mort que lui adresse… Jacques Mesrine. Tout en l’invitant à passer à l’action, il lui oppose calmement « Vous savez, j’ai déjà vu la mort et depuis je "fais du rab" ». Le respect prévaudra désormais dans leurs rapports.

 

Ce n’est que récemment que Jean Cornuault avait entrepris d’écrire sur sa vie. Ses mémoires, intitulés « Du sabre à la toge. Itinéraires d’un parachutiste » étaient parus en mars 2015 chez Indo Éditions. Un livre à lire, sans aucun doute.

 

 

 

 

 

 

Philippe Rignault,

lieutenant de réserve (1er RHP), avocat au barreau de Paris et membre des "Paras du Palais"

 

 

 

  1. Officier de la Légion d’honneur, croix de guerre 1939-1945 (obtenue comme « SAS »), croix de guerre des T.O.E. (Indochine), croix de la valeur militaire (Algérie), 7 citations, médaille des évadés, 2 blessures de guerre, il s’était notamment illustré au Na-Kéo, durant la bataille de la RC4 comme chef de section au 1er BEP. Fait prisonnier quelques jours plus tard, il avait subi 4 ans de captivité au camp n°1 (octobre 1950-septembre 1954). Il avait enchaîné avec la guerre d’‪Algérie où il fut un soldat digne d’éloges. De retour d’Algérie, il avait été chef de bataillon au 9e RCP.
  2. Pierre Sergent, Je ne regrette rien, Fayard - 1972, p. 54
  3. ., p. 57
  4. Louis Stien, Les soldats oubliés, Albin Michel, 1993
  5. http://www.indochine-souvenir.com/recits/tem07_campn1.pdf

 

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